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Que viva Eisenstein ! de Peter Greenaway

 En 1931, fraîchement éconduit par Hollywood et sommé de rentrer en URSS, le cinéaste Sergueï Eisenstein se rend à Guanajuato, au Mexique, pour y tourner son nouveau film, Que Viva Mexico ! . Chaperonné par son guide Palomino Cañedo, il se brûle au contact d’Éros et de Thanatos. Son génie créatif s’en trouve exacerbé et son intimité fortement troublée. Confronté aux désirs et aux peurs inhérents à l’amour, au sexe et à la mort, Eisenstein vit à Guanajuato dix jours passionnés qui vont contribuer à façonner le reste de sa carrière.

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La parenthèse mexicaine d’Eisenstein

La période passée au Mexique marque un changement dans la carrière du cinéaste. Les œuvres qui vont suivre (Alexandre Nevski, Ivan le Terrible), centrées sur des individus, sont bien différentes de celles de la première époque (La Grève, Le Cuirassé Potemkine, Octobre), où Eisenstein filme surtout des idées et des groupes.

Que Viva Mexico! est resté inachevé notamment à cause d’une post-production chaotique et des prises de vues du Mexique éparpillées à travers le monde après le départ du réalisateur du pays. De plus, l’irascibilité du cinéaste, son goût de la provocation, l’affaire des dessins érotiques placés dans sa valise n’ont pas aidé le film. Il en existe diverses versions, montées par d’autres que lui (dont une par Alexandrov, ancien assistant d’Eisenstein et nouveau réalisateur favori de Staline). Elles n’ont pas trouvé d’écho auprès du public. Il faut dire qu’Eisenstein était un monteur hors norme !

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A propos du film

Ce sont les dix jours de la vie d’Eisenstein passée à Guanajuato,  que Peter Greenaway choisi de mettre en scène.  A l’origine, Que viva Eisenstein ! devait être un  documentaire. Peter Greenaway a finalement décidé d’en faire une fiction tout en utilisant des ressorts du documentaire.  Aussi le réalisateur  inclut des photographies, des images d’archives ainsi que des extraits des films d’Eisenstein tournés avant son arrivée au Mexique (Cuirassé Potemkine, La Grève,  et  Octobre) .

Peter Greenaway saisi l’outrance du comportement d’Einsenstein, qui début des années 1930,  se trouve à Guanajuato, rejeté d’Hollywood, qui après l’avoir accueilli triomphalement l’a repoussé, considéré par Staline comme un ennemi du peuple à éliminer au plus vite. Eisenstein sait que son avenir s’annonce sombre. Aussi, dans cette petite ville, il exalte ces jours heureux. Il se saoule de mots, accumule des kilomètres de rushes, comme les génies de l’époque : Griffith dans Naissance d’une nation, Erich von Stroheim dans Les Rapaces. Lorsqu’il se découvre son homosexualité, il jouit sans mesure de son amant, comme une provocation supplémentaire aux conventions de l’Ouest, à la morale de l’Est.

Greenaway, comme à son habitude nous livre un film très particulier, complexe (même si celui-ci est probablement le plus simple du cinéaste). Aussi, les spectateurs qui ne connaissent pas l’univers de Greenaway et la vie Eisenstein peuvent ne pas rentrer dans le film, ne pas le comprendre.

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Que Viva Eisenstein !, un film visuellement impressionnant

On retrouve le style visuel de Peter Greenaway, avec un rythme frénétique, des écrans divisés (triple split screen), des  incrustations, des dédoublements. Avec des mouvements de caméra magnifiques comme ce panoramique qui glisse de droite à gauche pour saisir, dans le hall soudain démultiplié de l’hôtel, les invectives permanentes d’Eisenstein hystérique, face à ses producteurs. Peter Greenaway utilise à la fois des effets spéciaux qu’il essaye de rendre invisible aux spectateurs et  des procédés proche du bricolage artisanal.

Comme dans tous ses films, Peter Greenaway film la peau, le sexe, à l’instar d’un peintre qui réalise une toile. De plus, le film peut être considéré comme une pièce de théâtre irréelle dont le décor principal serait la chambre de cet hôtel dans lequel se trouve un lit immense.

L’aspect visuel est accentué par le choix des acteurs principaux. Ce sont deux acteurs venus du théâtre : Elmer Bäck, acteur finlandais à la puissante stature, qui avec son visage poupon et une coiffure hirsute donne une dimension grandiose à Sergueï Eisenstein, et Luis Alberti, acteur mexicain tout aussi impressionnant dans le rôle de Palomino Cañedo.

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Que Viva Eisenstein !,  l’histoire d’une découverte de la sexualité

Le film n’est pas un biopic, c’est l’histoire d’un épanouissement à la sexualité. Greenaway filme ses deux sources d’inspiration préférées : la mort (scènes sublimes de procession de la Fête des morts, ou une danse d’Eisenstein avec des squelettes) et le sexe (Eisenstein passe une grande partie du temps nu et dialogue joyeusement avec son pénis).

Palomino Cañedo, le beau latino-américain initie le maître aux délices des siestes voluptueuses, le réconcilie avec son physique de « clown » et lui fait connaitre des plaisirs qu’Eisenstein semble s’être longtemps interdit. A noté, au cœur du film, une époustouflante scène dans laquelle Eisenstein perd sa virginité et qui se conclut par un drapeau soviétique planté triomphalement par  Pablo dans le postérieur d’Eisenstein …

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Qu’il a t-il de vrai dans le film ?

« Les voyages d’Eisenstein ont été bien documentés. Beaucoup de ses contemporains, sans doute conscients de la stature du grand homme à l’étranger, ont conservé la trace de nombreux incidents anecdotiques de sa vie dans leurs journaux intimes, leur correspondance, leurs photographies… Manifestement, Eisenstein adoptait souvent un comportement extravagant apparaissant parfois impoli. Peut-être faut-il y voir les réactions disproportionnées ou mal interprétées d’un étranger, ou celles d’un réalisateur célèbre qui dépasse les bornes, à moins qu’elles ne trahissent son malaise face à son manque de succès à l’étranger.

Qu’il a t-il d’autre de vrai dans le film ? L’obsession des chaussures, le jeu avec les fourchettes ? Son enthousiasme pour les troglodytes ? Faut-il voir dans la fascination d’Eisenstein pour les carillonneurs un prélude au film ANDREÏ ROUBLEV ? La lettre d’Upton Sinclair à Staline est vraie, tout comme le télégramme de Staline à Sinclair. Authentique aussi, le costume blanc assorti de bretelles rouges et le pyjama jaune. Il est vrai qu’Eisenstein ne buvait et ne fumait pas. Il avait réellement un père à la libido timide et une mère obsédée par le sexe. Il est vrai qu’il a tenté de rencontrer Freud, sans succès. Il a bel et bien rencontré Frida Kahlo, Jean Cocteau, Brecht, et Beckett était son étudiant. Comme Fellini, il noircissait le papier à lettre des hôtels de gribouillages, de dessins et de croquis, et son art érotique blasphématoire a de quoi surprendre. Il aimait conduire des voitures de sport, il voyageait accompagné d’un nombre incalculable de livres qui nécessitaient un mode de transport spécifique. Il avait réellement le cœur fragile, et il est vraiment mort en frappant désespérément sur le radiateur de sa datcha pour appeler à l’aide. Il a alors écrit ses derniers mots : « Je suis en train d’avoir une crise cardiaque, 10 février 1948 », ce qui fait de lui l’une des rares personnes à avoir témoigné directement de son propre trépas. Et il était certainement le plus grand cinéaste que le monde ait jamais connu. » Peter Greenaway, source Pyramide films

En ce qui concerne, l’histoire d’amour entre Eisenstein et Palomino Cañedo, Peter Greenaway s’est basé sur nombre de témoignages, et notamment sur les lettres adressées par Eisenstein à sa secrétaire-épouse-confidente, Pera Atasheva, dont celle-ci : « Au cours de ces dix derniers jours, j’ai été follement amoureux et j’ai obtenu tout ce que je désirais. Ceci aura probablement d’énormes répercussions psychologiques. ».  

Peter Greenaway

Peter Greenaway est né au Pays de Galles et a fait ses études à Londres. Il s’est initié à la peinture pendant quatre ans, avant de commencer à faire des films en 1966 (des courts métrages expériementaux).

En 1980, Peter Greenaway réalise The Falls, un premier long métrage étrange déjà porteur d’un ton et d’une originalité hors-norme. Deux ans plus, tard, le cinéaste britannique est révélé au niveau international avec Meurtre dans un jardin anglais, drame érotique sur fond d’art pictural. Suivent alors Le Ventre de l’architecte (1987), situé dans le monde de l’architecture, et le thriller Drowning by numbers (1988).

Parmi les longs métrages les plus remarqués de Peter Greenaway figurent notamment Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (1989), Prospero’s Books (1991), adapté de La Tempête de William Shakespeare, The Baby of Macon (1993) ou encore The Pillow Book (1996), un drame avec la calligraphie corporelle en toile de fond et Ewan McGregor au casting. En 1998, le cinéaste britannique signe 8 Femmes 1/2, drame érotique emmené par Amanda Plummer. 2003 marque la sortie de The Tulse Luper suitcases, porté par uncasting prestigieux (J.J.Feild,WilliamHurt,KathyBates,Madonna…), présenté en compétition à Cannes, et premier volet d’une trilogie annoncée sur la vie du criminelTulseLuper. Les deux autres volets de la trilogie sortent l’année suivante.Ensuite, il faut attendre 2007 avant de voir de nouveau un long-métrage de Peter Greenaway, La Ronde de nuit, évocation d’un pan de la vie de Rembrandt.  Le cinéaste continue son exploration de l’œuvre du peintre hollandais dans le documentaire Rembrandt’s J’accuse…!, où il se prête à une analyse détaillée du tableau de « La Ronde de Nuit ».

Ces dernières années, Peter Greenaway s’illustre surtout dans la réalisation de projets lorgnant vers l’expérimental à l’image du film collectif 3x3D dans lequel il s’interroge sur le nouveau rapport aux images en 3D aux côtés de Jean-Luc Godard et Edgar Pêra. Le réalisateur continue également de développer des projets de longs-métrages de fiction pour le moins singuliers comme Goltzius et la Compagnie du Pélican en 2012, biopic sur le peintre Hendrik Goltzius, dans lequel il fait preuve de trouvailles visuelles toujours plus originales.

Ses films ont été présentés en compétition officielle aux Festival de Cannes, Venise et Berlin. Il a collaboré avec les compositeurs John Cage, Philip Glass, Michael Nyman, Wim Mertens, Louis Andriessen, Goran Bregović, Giovanni Sollima et David Lang. Il est également auteur de livres, de pièces de théâtre et de livrets d’opéra. Ses derniers projets en date incluent des installations multimédia inspirées des tableaux La Ronde de nuit de Rembrandt à Amsterdam, La Cène de Léonard de Vinci à Milan, et Les Noces de Cana de Véronèse à Venise.

L’œuvre d’Eisenstein occupe une place très particulière dans la vie de Peter Greenaway. Ce dernier est un véritable spécialiste du cinéaste. Au fil du temps, le réalisateur britannique a lu tout ce qui se rapprochait de près ou de loin à Eisenstein mais s’est également déplacé sur les différents lieux de tournage de ses films, que ce soit à Odessa ou Saint-Pétersbourg ainsi qu’à Alma Alta au Kazahstan, lieu de l’exil forcé de ce dernier. Peter Greenaway a également organisé une exposition de peintures à Londres intitulée « Eisenstein at the Winter Palace ».

Que viva Eisenstein ! est son dernier film en date.

Source pour la bibliographie Allo-ciné

Ghislaine Guétat

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