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Entretien avec Caroline Deruas à propos du film L’Indomptée

 « Je suis en overdose du cinéma réaliste »

Grande, mince, une allure presque sauvage, et le sourire aux lèvres, Caroline Deruas respire la joie de vivre et la spontanéité. La cinéaste cannoise vient de réaliser son premier long-métrage, L’Indomptée, qui sort sur les écrans le 15 février 2017. Entre surréalisme et création artistique, le film raconte l’histoire de deux artistes pensionnaires de la Villa Médicis, une photographe et une écrivaine.


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Comment vous est venue l’idée de ce film ?
L’idée de ce film vient de ma résidence à la villa Médicis. J’y ai été pensionnaire pendant un an et j’étais tombée amoureuse de cet endroit quinze ans avant que je n’y habite. J’ai fait une sorte de cristallisation amoureuse sur cet endroit, une fixation, et j’ai attendu d’avoir fait suffisamment de choses pour pouvoir présenter le concours. Une fois que j’ai été prise, [elle a passé le concours trois fois avant de l’avoir], j’ai très vite senti en y étant qu’un an dans cet endroit ne me suffirait pas, que j’aurais vraiment besoin de vivre une histoire encore plus forte que d’y être juste pensionnaire.
Ma manière à moi de me l’approprier davantage a été de lui faire une déclaration d’amour filmée. Quand j’y étais, j’ai très vite eu beaucoup de scènes en tête, des scènes baroques comme celle avec le cardinal, puis des scènes plus intimes et plus réalistes, beaucoup de choses différentes, jusqu’à ce que je me dise que ce que j’avais envie de tenter c’était de tout mettre dans le même film. Tenter un film extrêmement foisonnant, un peu la critique qu’on fait souvent aux premiers films. Je me suis dit que j’allais essayer de prendre ça à l’envers, me dire que cela pouvait être une qualité, essayer de faire en sorte que cela soit vraiment agréable d’être dans ce monde à l’intérieur de cette villa.

Est-ce qu’on peut considérer l’art comme le thème principal du film ?
Je dirais que c’est encore plus l’imagination que l’art. Axèle incarne l’imagination et pour moi c’est une merveille l’imagination, c’est la chose la plus sublime qui existe chez l’être humain. C’est quasiment magique, insaisissable.

La villa est-elle un personnage à part entière du film ?
Pour moi, elle est un personnage à part entière. Elle est comme une mère, à la fois protectrice et étouffante, avec la voix qui correspond à la musique du film. Pour moi la musique du film est un peu comme un chant de sirène qui attire les artistes dans son ventre et après les mange.

Comment s’est fait le choix des acteurs ?
Cela dépend. Clotilde Hesme, je l’ai écrit pour elle. Comme une sorte d’alter ego évident, je la connaissais depuis longtemps. Après je n’avais ni le personnage de Marc ni le personnage d’Axèle, donc il a fallu chercher. Je déteste les castings donc je ne voulais surtout pas me lancer dans des choses comme cela, mais faire des demandes. Il fallait qu’il acceptent de se mettre à côté de l’autre actrice déjà choisie qui était donc Clotilde, pour être sûre que les couples fonctionnaient bien. J’ai choisi Jenna Thiam pour le personnage d’Axèle car je l’avais vu dans Les Revenants et elle correspondait tout à fait au personnage. Elle a quelque chose de très beau mais très insaisissable, très aérien. Les deux actrices sont deux grandes filles, un peu masculines aussi, et je me sens proche de ça. Et Tchéky [Karyo], c’est un peu une figure de mon adolescence, ce qui me plaisait c’était de ne pas aller vers un acteur qui représentait déjà l’intellectuel parisien, mais d’aller vers un acteur qui au contraire soit une carapace masculine très solide et d’avoir à gratter, lui demander d’ouvrir tout ça pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur. D’ailleurs cela n’a pas été facile pour lui et il a été d’une générosité et d’une intelligence fantastique pour travailler sur ce rôle, c’est un grand acteur.
La scène où il pleure a été assez bouleversante pour moi car je n’ai pas beaucoup vu d’hommes pleurer dans ma vie, alors que moi je pleure tout le temps ! J’avais l’impression qu’il me donnait quelque chose d’intime.

Le personnage de Marc justement est sexiste, il bride sa femme et tente de la garder sous sa coupe …
Le film parle beaucoup de l’émancipation féminine, et lui appartient à une autre génération, on sent que dans leurs rapports, c’est lui l’artiste et il a besoin de cela pour se rassurer, pour s’assurer qu’il ne va pas la perdre. Quoi qu’elle fasse, cela le met en panique, et sa panique s’exprime de manière maladive. La méchanceté, la dureté qu’il peut avoir par moment s’explique par sa peur de la voir se développer en dehors de lui, car il est persuadé que si cela arrive, elle va partir.

Vous identifiez-vous plus à Camille ou à Axèle ?
Aux deux. Les deux mélangées. Je suis au milieu, ni vraiment Camille ni vraiment Axèle.

Dans le film, Camille, l’écrivaine, a du mal à écrire, à trouver l’inspiration. Est-ce que cela vous est déjà arrivé ?
Moins que cela, mais ça me plaisait beaucoup de montrer les côtés plus laborieux de la création. On voit toujours cela de manière un peu héroïque, alors que parfois ça ne l’est pas du tout. Moi cela ne m’est pas arrivé de cette manière là, mais par exemple quand j’écris des scénarios j’ai l’impression qu’il faut que j’y revienne 150 fois, ça me parait laborieux. Il n’y a pas de génie mais beaucoup de travail.

Pouvez-vous voir l’influence d’autres cinéastes dans ce film ?
Elles sont multiples, mais ce qui est particulier, c’est que dans mes courts-métrages j’avais toujours un film phare, et pour celui-là ce n’était pas du tout le cas. J’avais au contraire l’impression de me libérer beaucoup plus de mes influences. Je suis une passionnée de cinéma depuis que je suis gosse, mes influences finissent par devenir inconscientes. Il y en a sans doute beaucoup mais sans que je l’ai décidé.

Justement, avez-vous un ou une cinéaste qui vous inspire particulièrement ?
J’en ai beaucoup. Là, j’ai envie de dire Maya Deren. Si il y a un personnage cinéaste féminin, qui me fait beaucoup de bien en ce moment, c’est Maya Deren. Sinon, il y a aussi Agnès Varda, Claire Denis …

Aujourd’hui il existe une nouvelle génération de réalisatrices qui s’approprie des éléments de genre, prochainement il va y avoir Grave de Julia Ducournau, et maintenant il y a vous. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette génération ?
Absolument, et je me sens très bien dans ma génération de cinéastes françaises. D’une part j’en ai marre du cinéma réaliste, je suis en overdose. Cela fait je ne sais combien d’années qu’il existe cette mode-là, moi j’ai besoin d’en sortir. Par contre ce n’est toujours pas la mode du cinéma de genre, du cinéma plus onirique, mais je me dis que cela va peut-être venir. Mon meilleur ami c’est Yann Gonzalez, son cinéma est un cinéma totalement à l’opposé, c’est même un pied-de-nez au cinéma réaliste. Ca, c’est le cinéma qui me fait du bien. Ce qui me fait plaisir c’est de sentir qu’on est une génération très amoureuse du cinéma et qu’on n’en a un peu rien à foutre de ce que cela va devenir, ce qu’on va en dire. On a juste envie de tenter, de s’amuser. Mon film c’est aussi une manière de dire il faut faire attention à la culture, en France on a beaucoup de chance, et on s’en gargarise beaucoup.

Quels sont vos projets futurs ?
En ce moment j’ai deux projets, un français et un italien. L’italien parlera d’une écrivaine italienne qui s’appelle Elsa Morante, c’est un portrait d’elle à travers ses rêves. Mon prochain film portera sur le double féminin. Ma fille jouera dedans, elle a 17 ans. Je veux faire un film sur quelque chose qui m’est arrivé à l’adolescence et je veux le faire avec elle. Tous mes courts-métrages je les ai tournés avec ma fille. Elle est toujours quelque part. Et même dans celui-là [L’Indomptée] ! Elle joue le fantôme de Messaline.

Propos recueillis par Manon Perrin


L’indomptée de Caroline Deruas
FR / 2017 / 1h38
Avec Clotilde Hesme, Jenna Thiam, Tchéky Karyo
Date de sortie : le 15 février 2017 

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