institut lumière

Rencontre avec Serge Toubiana à l’Institut Lumière : une histoire de la cinéphilie française

Serge Toubiana est une figure importante du milieu cinéphilique français. En plus d’avoir écrit plusieurs essais sur le cinéma, il a été à la tête de deux institutions mythiques, en tant que rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma de 1973 à 1979, puis directeur de la Cinémathèque Française de 2003 à 2015. Il a dressé le bilan de son parcours dans livre intitulé « Les fantômes du souvenir », qu’il est venu dédicacer à l’Institut Lumière le jeudi 16 février 2017. Cette soirée spéciale à été l’occasion pour lui de raconter histoire dans le cadre d’une conférence animée par Thierry Frémaux.

toubaina-01

« J’ai deux idoles : Kopa et Godard »

Pour lui tout a débuté avec La strada de Fellini, un film qu’il a vu a 13 ans et qui l’a terrifié au point d’en développer une phobie ! A partir du moment où il à découvert que le cinéma pouvait lui procurer de telles émotions, il  c’est pris de passion pour les films de genre comme les westerns et les péplums, mais également pour Jerry Lewis. Cela le conduira à créer un ciné-club dans son lycée. Mais son identité cinéphilique sera principalement construite autour de la Nouvelle Vague : « j’ai commencé à me dire que le cinéma ferait partie de ma vie quand j’ai vu Pierrot le fou à 16 ans, j’ai compris que le cinéma m’offrait un horizon que je n’aurais jamais imaginé possible ».

Ce que l’on constate également c’est qu’il appartient à cette catégorie de journalistes et de critiques qui sont avant tout issus d’une culture littéraire, avec une certaine exigence dans l’écriture et une épaisseur intellectuelle. Chez lui la passion du livre a rencontrée celle du film lorsqu’il  découvre le texte de Louis Aragon intitulé Qu’est ce que l’art Jean-Luc Godard ?, qui déclare : « l’art aujourd’hui c’est Godard… Godard c’est Delacroix ! »

Les  Cahiers du Cinéma

Puis le cinéma rencontrera une autre passion : la politique, et c’est là que les problèmes commencent. Etant un jeune communiste dans les années 1960, la collusion était inévitable : « aimer le cinéma et être engagé politiquement ça allait de soit, car on pensait qu’on pouvait aussi bien comprendre le monde par les deux biais, mais évidemment ça ne tiens pas la route bien longtemps ». Il s’enthousiasme alors pour Bertolluci, Bellochio, et Milos Forman. Adhérent du PCF pendant trois ans, il devient secrétaire de cellule de son quartier avant d’être exclus pour avoir critiqué l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS.

Il débute alors des études de cinéma à l’université de Paris : « là-bas tout le monde étaient gauchistes, et les gauchistes ils voulaient des films pour la classe ouvrière ». C’est la qu’il rencontre Serge Daney, son mentor, grâce à qui il intègrera la rédaction des Cahiers du Cinéma.

Toubiana sera alors témoin et acteur de la crise la plus importante de l’histoire du journal, car il appartient alors à une génération de cinéphiles qui ont introduit le discours politique dans la critique de cinéma. « J’ai alors écrit des textes dont j’ai terriblement honte aujourd’hui. Des textes très engagés, à une période où l’on admirait la révolution culturelle chinoise ». Le journal devient à cette époque un organe politique, totalement prisonnier de son idéologie, ce qui le conduit à ignorer tout une partie de la production cinématographique au nom de la résistance à l’impérialisme américain. En conséquence il ne parle pratiquement plus de cinéma et ne se vend plus du tout. Ironie de la situation, il survivra uniquement grâce aux renouvellements annuels automatiques des abonnements des universités américaines !

« Je suis un réparateur »

Face à cette situation catastrophique, le journal est contraint de changer d’orientation et d’en revenir à son objet d’origine. C’est à ce moment-la que Serge Daney en prend la tête avec Toubiana à ses côté. Leur première démarche consistera à partir en quête de financement pour renflouer les caisses, et pour cela ils se tourneront vers les deux personnalités historiques des Cahiers : Godard et Truffaut. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que pour eux Godard est un gourou, un prophète qu’ils admirent autan pour ses qualités cinématographiques que pour son discours contestataire. Mais ils comprennent que cet état d’esprit les conduiront dans une impasse par rapport à leur projet de redressement de la revue.

Truffaut, au contraire, avait été mis à l’index pendant des années, car il était considéré comme un cinéaste petit-bourgeois. Leur rencontre sera alors décisive, car celui-ci a clairement cerné le problème. Il leur reprochera d’avoir transformé le magazine en organe de propagande incompréhensible, ce qui était contraire à la volonté de son créateur André Bazin. Cette douche froide les encouragera alors dans leur volonté de redonner au journal ses lettres de noblesse, au nom de celui qui fut l’inventeur les Cahiers modernes.

C’est à ce moment là que Toubiana va devenir rédacteur en chef de la revue en remplacement de Serge Daney, parti travailler à Libération. Il décide alors immédiatement de rattraper le retard accumulé depuis des années en allant directement aux Etats-Unis pour y interviewer sur place les plus prestigieux cinéastes : Scorsese, De Palma, S.Fuller, Bogdanovitch, Coppola, Cimino, W.Wenders, M.Forman, J.Landis… Cela donnera deux hors-série « Made in USA », auquel collaborent Olivier Assayas et Raymond Depardon. Il intitulera judicieusement l’éditorial du premier numéro : « Vingt ans après ». « On avait dix ans de retard par rapport au cinéma, à Positif et à l’émergence du Nouvel Hollywood. » L’aventure se poursuivra ensuite avec un « Made in Hong Kong ».

toubiana4

Les réalisateurs de sa vie

La renaissance des Cahiers du Cinéma sera alors vécue comme une sorte de rédemption qui permettra à Toubiana renouer avec Truffaut qui acceptera d’y collaborer de manière occasionnelle. C’est d’autan plus important pour lui que ses relations avec les cinéastes relèvent autan de l’intérêt intellectuel que de l’amitié. S’il continue à considérer Godard comme son cinéaste matriciel, il avoue avoir eu du mal à se lier avec lui car c’est un homme très compliqué et difficile. En revanche il développe des amitiés avec Chabrol, le bon vivant qui avait tendance à choisir ses lieux de tournage en fonction des bons restaurants qui s’y trouvaient, ou avec Rohmer qu’il trouvait génial. Mais plus particulièrement avec Truffaut dont il constate la timidité, le renfermement et qui par conséquent le consultera pour se tenir informé de l’actualité de ses confrères.

Enfin avec Pialat qui était, lui aussi, particulièrement caractériel. C’était un homme jaloux qui détestait Truffaut car il avait commencé à faire de films bien plus jeune que lui, ou encore Claude Berri à cause de son succès. Il était aussi très tourmenté, obsédé par l’abandon, ce qui le conduisait à chercher le conflit avec son entourage. Mais cela n’empêchera pas le critique de l’admirer, et ils resteront très proche, au point qu’il sera à ses côté au moment de sa mort.

Fin de parcourstoubiana5

En 2003 il deviendra directeur de la Cinémathèque Française, qui a l’époque n’était pas en bon état. Il devra là encore entreprendre des mesures afin de redresser l’institution. Il est alors motivé une volonté d’agir véritablement, suite à une profonde lassitude vis-à-vis du métier de critique de cinéma qu’il considère comme essentiel, mais perverti par les préjugés : « aujourd’hui la critique est clanique, les critiques écrivent pour les critiques ».

A la suite de cette expérience, qui a durée 12ans, il a décidé de rédiger ses mémoires, dans l’espoir de pouvoir laisser une trace de son passage. «  Je n’ai pas d’œuvre, et dans ce milieux ceux qui comptent ce sont les artistes, les réalisateurs. Le seul moyen de se confronter à cela, c’est d’écrire ».

Bonus : Son Top 5 des cinéastes de la Nouvelle Vague :

  1. Godard
  2. Truffaut
  3. Chabrol
  4. Rohmer
  5. Rivette

 

 

Rencontre avec Serge Tubiana par Dav Chappat

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s